La culture nous permet-elle d'échapper à la barbarie ?


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Le sens du problème

La question est de savoir si la culture « nous permet d'échapper à la barbarie ». Dire que la culture permet d'échapper à la barbarie c'est dire que la culture nous éloignerait de celle-ci, que nous avons donc affaire à deux termes contraires, antithétiques. « permet » signifie « rend capable de ». « échapper » c'est « se sauver de ». On échappe en général à quelque chose de dangereux, de nocif, de nuisible. Le problème est donc de savoir si la culture est l'antithèse de la barbarie ou si au contraire la culture pourrait contenir des éléments de barbarie voire être le ferment de la barbarie.

Présupposé de la question

Caractère négatif de la barbarie puisqu'il s'agit d'y échapper.

Réponse spontanée

Plutôt affirmative. On oppose généralement le caractère raffiné de la culture à la brutalité de la barbarie. La culture semble nous éloigner d'une nature violente, rude.
Cependant le XXème siècle n'at-il pas été, à plus d'un titre, un siècle de grande barbarie ? Il s'agit pourtant aussi d'une époque de grande culture, qui s'est vue héritière des Lumières, des droits de l'homme etc. Nous voyons donc qu'il y a bien problème.
Culture et barbarie sont-ils vraiment des contraires ou au contraire la culture peut-elle laisser subsister la barbarie, voire même la créer, la susciter ?

Plan rédigé

I La culture semble nous délivrer de la barbarie.

1) La culture nous fait sortir de la violence animale et naturelle
La culture peut apparaître comme un processus d'humanisation qui nous éloigne de la « bête stupide et bornée », ainsi que Rousseau qualifiait l'homme à l'état de nature, pour en faire l'homme humanisé, « l'homme de l'homme ».
Chez Rousseau, néanmoins, l'état de nature est, certes, frustre et sauvage mais ne peut recevoir le qualificatif de « barbare » au sens de violent, féroce et cruel. On peut pourtant bel et bien le penser ainsi comme en témoigne l'œuvre de Hobbes
Selon Hobbes, l'état de nature est un état de guerre de chacun contre chacun. En effet l'égalité naturelle des capacités et des désirs entraîne la rivalité entre les hommes. De plus règne la défiance entre eux : chacun attaque par prévention, de peur d'être attaqué. Enfin le désir de reconnaissance se manifeste par des actes qui cherchent à inspirer la crainte de façon à être respecté d'autrui.
Si la culture est bien ce qui s'oppose à la nature, si elle est l'état social qui nous en arrache, alors, pour Hobbes, la culture nous fait bien échapper à la barbarie car si « A l'état de nature l'homme est un loup pour l'homme »,  « A l'état social, l'homme est un dieu pour l'homme. »

2) La culture, rempart contre l'ignorance et la superstition.
Dès la Renaissance (qu'on songe à l'humanisme), mais surtout au XVIIIème siècle avec le mouvement des Lumières, on trouve l'idée que l'esprit cultivé est un rempart contre le fanatisme (ici la culture est prise dans le sens courant qui renvoie à l'esprit cultivé). C'est Montesquieu, et ses « Lettres persanes », Voltaire qui écrit un traité sur la tolérance. Il s'agit d'œuvrer pour le triomphe de la rationalité censée nous délivrer de la superstition. La Révolution Française se situera dans ce contexte de l'esprit des Lumières puisqu'elle se veut rationnelle et instaure même un culte de la Raison.
Il ne faut pas oublier qu'au XVIIIème siècle va dominer l'idée de progrès. Cf. Condorcet : l'histoire va vers un progrès et ce progrès est continu, illimité. Rien ne peut l'arrêter (c'est bien connu, « on n'arrête pas le progrès ») si ce n'est, bien sûr, l'extinction du soleil et de la vie sur terre. Derrière nous, sont les siècles d'obscurantisme et devant nous la prospérité que réalisera la raison. L'essor des sciences et ses premières retombées techniques ne sont pas pour rien dans cette vision des choses qui va trouver son prolongement dans le positivisme du XIXème siècle.
Mais n'est-ce pas une vue naïve de l'histoire et de la culture qui va être démentie par l'histoire elle-même ?

II La culture ne nous met pas l'abri de la barbarie

1) Culture et ethnocentrisme
Le contact entre les Européens et les autres cultures montre que ceux qui se croyaient les plus civilisés, les moins barbares se sont souvent conduits justement en barbares. Une religion conquérante (mais la religion est un aspect de la culture) conduit à vouloir contraindre l'autre à s'intégrer dans une culture considérée comme seule légitime. Ainsi la culture ne nous prémunit pas contre la barbarie lorsqu'elle cherche à s'imposer aux autres cultures. Or, comme le montre Lévi-Strauss, il s'agit bien d'un mouvement premier spontané. « Le barbare est celui qui croit à la barbarie ». Voir en l'autre le barbare auquel nous sommes opposés par notre culture est justement l'attitude spontanée, première, de la culture. Lévi-Strauss souligne la symétrie d'attitude entre les Conquistadores qui s'interrogeaient sur l'existence de l'âme des amérindiens et ces mêmes amérindiens qui s'interrogeaient sur le caractère putrescible ou non des cadavres des blancs.
La question de l'ethnocentrisme pose d'ailleurs une autre question : si nous devons veiller à éviter le réflexe ethnocentrique, doit-on pour autant accepter une sorte de relativisme culturel où tout se vaudrait et où on ne pourrait rien critiquer au nom du respect de la différence ?
C'est que certaines cultures favorisent des pratiques que nous ne pouvons guère nous empêcher, nous, de qualifier de barbares. Songeons par exemple à la lapidation des femmes pour cause d'adultère, à la pratique de l'excision, du travail des enfants etc. Si les valeurs dépendent de la culture n'y a-t-il pas, par-delà, des valeurs universelles et comment les fonder sans justement tomber dans l'ethnocentrisme?

2) De la barbarie dans la culture
Notre culture occidentale, dans son histoire, est loin d'être exempte de barbarie. Le nazisme en est un exemple particulièrement violent. La barbarie nazie n'est pas absence de culture. Rappelons d'abord que les nazis eux-mêmes étaient souvent cultivés et appréciaient l'art, qu'Hitler (qui avait étudié les beaux-arts) récupère certains aspects de la culture allemande, qu'il veut faire de Berlin la capitale culturelle du monde. Les criminels de masse ne sont pas nécessairement des brutes ignorantes. Pol Pot (responsable du totalitarisme cambodgien) avait étudié à la Sorbonne.
La guerre n'est pas une violence première ou un fait de nature mais bien un fait de culture. On peut analyser la guerre comme une transgression de la règle qui interdit le meurtre (voir les analyses de Bataille) mais la règle est marque de la culture (au sens ethnologique) et l'on peut montrer que la culture est un ensemble règle/transgression.
Il ne semble donc pas que la culture nous préserve de la barbarie. Pire, ne la génère-t-elle pas ?

III La dialectique entre la culture et la barbarie

« Tout au long de mes travaux, j'ai essayé de montrer que les idées d'homo sapiens, d'homo faber et d'homo economicus étaient insuffisantes. L'homo sapiens peut en même temps être homo demens » (Edgar Morin, Culture et barbarie européennes). La culture a un double visage qui justement ne nous prémunit en rien contre la barbarie. Pire, l'esprit même des Lumières et le culte de la raison peuvent parfois apparaître comme cause de la barbarie.

1)  « Il n'est pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie. » (Walter Benjamin, Thèses sur le concept d'histoire)
Certes, Benjamin écrit cette phrase terrible en 1940 alors que le nazisme est au pouvoir et qu'il a dû s'exiler. Mais, par-delà le contexte, quel contenu peut-on donner à cette phrase ?
On a pu voir dans l'esprit des Lumières la racine même de la barbarie de XX° siècle. C'est, par exemple, ce que défend l'école de Francfort (Adorno, Horkheimer etc.) dont Benjamin fait partie.
Il faut en effet voir que les régimes totalitaires ne sont pas sans savoirs scientifiques ou techniques, bien au contraire. La science ne protège pas de la barbarie car, comme le montre Heidegger, elle ne « pense » pas, au sens où elle n'apporte pas de sens moral à la vie. La science ne se préoccupe pas de morale. La raison rationaliste cherche le vrai sans se préoccuper des valeurs. Pour le dire autrement, les violences extrêmes du XX° siècle ne sont pas le produit d'une rechute de la civilisation dans une sauvagerie ancestrale. Sans la technique, l'industrie, le chemin de fer, l'industrialisation, la Shoah est impossible. Auschwitz, les chambres à gaz sont une véritable industrie de la mort, une rationalisation à outrance de la mort. Il y a même une rationalisation économique puisque ce qu'on récupérait sur les victimes (effets, bagages, dents en or, cheveux etc.) servait à payer le transport et les instruments de mort avec même des bénéfices. Il ne s'agit pas là d'une sauvagerie première.
Hiroshima, dans un autre contexte, est tout autant un produit sophistiqué de la technique et de la science. Or il s'agit de la possibilité d'un auto anéantissement total de l'humanité.
Au début du XX° siècle, Rosa Luxemburg lançait le mot d'ordre « socialisme ou barbarie ». Elle ne pouvait pas prévoir que, avec le stalinisme, le socialisme lui-même serait un des visages de la barbarie.

2) Se débarrasser de la barbarie est néanmoins un projet culturel
Edgar Morin affirme que l'avenir suppose la « reconnaissance de toutes les barbaries » car « penser la barbarie, c'est déjà commencer à y résister ». Mais c'est dire aussi, puisqu'il s'agit de penser, que c'est par une autre forme de culture qu'on dépasse la barbarie. Si la raison de la science et de la technique ne réfléchit pas sur le sens et les valeurs, il existe une autre fonction de la raison qui est de penser la morale.
Nous retrouvons la question laissée en suspens concernant l'existence de valeurs universelles. Ce que bafoue la barbarie, c'est la dignité de l'homme. Les valeurs universelles renvoient à ce qu'on appelle globalement les droits de l'homme. Demander que la dignité de l'homme soit partout reconnue revient à suggérer et à penser une conception plus haute de l'humanité. On peut penser à la notion de crime contre l'humanité. C'est un crime qui tue l'homme non seulement dans la victime mais aussi dans le bourreau. Ce dernier est indigne d'être considéré comme humain (même si, bien sûr, seul l'homme est capable de telle barbarie).Penser, construire une morale universelle est une exigence face à de tels crimes.
Edgar Morin souligne que la culture du XX° siècle a engendré des barbaries mais que les antidotes sont culturels. La pensée rationnelle doit se laïciser, s'humaniser. En se laïcisant, elle s'universalise. Il montre aussi que la mondialisation économique est aussi l'occasion d'une mondialisation humaniste : on peut penser à ceux qu'on appelle « altermondialistes » et qui nous disent que « le monde n'est pas une marchandise » ou encore qu' « un autre monde est possible ». Reste qu'il s'agit d'un projet donc de quelque chose en devenir, à faire.

Conclusion

La culture ne nous permet pas nécessairement d'échapper à la barbarie. Certains aspects de la culture ont même engendré de nouvelles formes de barbarie qui n'existent pas seulement contre la culture mais parfois par elle. Rousseau déjà nous en avertissait : la perfectibilité humaine est certes possibilité de progresser mais aussi de déchoir. Être culturel et non naturel, c'est à la fois ouvrir la possibilité du bien et du mal et c'est parce que le bien est possible que le mal l'est aussi. Il appartient à l'homme d'y réfléchie et de le faire sans angélisme. « Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre » Spinoza


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