Pierre Abélard

Pierre Abélard doit son importance philosophique au rôle qu'il joua lors de la « Querelle des Universaux ». Le problème du statut des Universaux fut en effet une des questions cruciales dont débattront les philosophes médiévaux. Néanmoins Abélard est surtout connu du grand public pour ses amours (tragiques) avec Héloïse où il est possible de voir le point de départ de ce que sera l'amour courtois.

Sommaire

Les sources de sa pensée.

La vie d'Abélard

Apport conceptuel.

Principales œuvres.

Les sources de sa pensée.

Il a lu Aristote mais à travers Boèce et ne connait donc que la logica vetus, la vieille logique. Il connaît aussi Saint Augustin et l'Isagogé de Porphyre.  Sa réflexion se fait dans le contexte du christianisme.

La vie d'Abélard

Pierre Abélard est né en 1079 au Pallet, près de Nantes. Il est issu d'une famille de petite noblesse. Son père se charge de sa première éducation. Refusant d'embrasser le métier des armes (qui était celui de son père), il quitte sa famille pour adopter la vie, errante à l'époque, d'étudiant. Il étudie à Compiègne, à Loches et vraisemblablement à Angers et Tours dans ce qu'on appelle les « écoles-cathédrales »
En 1100 il arrive à Paris où il suit l'enseignement de Guillaume de Champeaux, archidiacre de Notre-Dame. Les deux hommes s'opposeront dans la querelle des Universaux et demeureront rivaux jusqu'à leur mort. Pierre Abélard veut devenir maître et commence à regrouper autour de lui des élèves à Melun puis à Corbeil.
Grâce à ses protecteurs royaux, Abélard supplante son propre maître Guillaume de Champeaux et fonde en 1108 une école de rhétorique et de théologie sur la montagne Sainte Geneviève. Il fait un court séjour à Laon vers 1113 où il s'initie au Commentaire des Écritures Saintes auprès d'Anselme avec lequel il se fâche rapidement.
Revenu à Paris, il obtient la chaire de l'école du cloître Notre-Dame. C'est la gloire. Maître brillant, son école sera fréquentée par plus de 3 000 auditeurs de toutes les nations. Le voilà riche et célèbre.
Le chanoine Fulbert décide de confier l'éducation de sa nièce, Héloïse, à ce maître si compétent. Il lui propose même de prendre pension chez lui pour mieux s'acquitter de sa tâche. Héloïse est jolie, intelligente, déjà savante. Héloïse et Abélard tombent fou amoureux l'un de l'autre et leur liaison est bientôt connue de tout Paris. Fulbert surprend les deux amants. Furieux, il chasse Abélard. Mais Héloïse est enceinte et Abélard l'enlève pour la conduire chez sa sœur, au Pallet, où elle donne naissance à un fils, Astrolabe.
Pour calmer la colère de Fulbert, Abélard promet d'épouser Héloïse. Mais, craignant que cette union ne nuise à sa carrière universitaire, il demande que le mariage soit secret. C'est pourquoi la cérémonie a lieu à l'aube, en 1118. Mais Fulbert révèle le mariage au grand jour. Abélard place Héloïse au couvent d'Argenteuil. Fulbert se méprend, croit à une répudiation et ordonne à ses hommes de main d'aller émasculer Abélard. Le scandale est énorme : ce supplice était réservé aux adultères, la vengeance a eu lieu au sein même du chapitre de Notre Dame et atteint le maître le plus renommé. Les coupables subiront la loi du talion : émasculés à leur tour on leur crèvera en plus les yeux. Quant à Fulbert il est suspendu de ses fonctions et jeté en prison.
Abélard décide alors de devenir moine ce qui suppose légalement, puisqu'il est marié, que sa femme entre elle aussi en religion. Sans vocation, Héloïse va néanmoins accepter de devenir moniale à Argenteuil et permet ainsi à Abélard d'entrer à l'abbaye de Saint Denis.
Vers 1119, Abélard commence ses recherches en théologie. Il rédige Theologia Summi Boni (Théologie du Souverain Bien). En lisant Boèce, Abélard s'aperçoit que le Saint Denis honoré par les moines de son couvent n'est pas l'Aréopagite qu'ils croient. L'abbé Adam est choqué et Abélard doit quitter Saint Denis pour le prieuré Sainte Marguerite de Maisoncelles dont il prend la tête en 1120. Abélard réfute devant une foule d'étudiants le nominalisme de Roscelin qui a inventé la théorie des Universaux. Ce dernier réclame une disputatio c'est-à-dire un débat public, une joute oratoire, qu'il n'obtient pas. Mais c'est finalement Bernard de Clairvaux qui provoque Abélard à une disputatio qui doit se tenir lors du concile de Soissons en avril 1121. En réalité, c'est un tribunal qui attend Abélard. La Theologia Summi Boni contiendrait des affirmations hérétiques. Sans débat contradictoire, Abélard est condamné à livrer lui-même un exemplaire de son livre à un autodafé. Il est aussi assigné à résidence à Soissons mais ses amis puissants parviennent rapidement à faire lever cette condamnation par le pape.
Abélard est de retour à Saint-Denis dont il s'évade pour se réfugier à Provins sous la protection du Comte Thibault de Champagne. Il rédige en 1122 Sic et non (oui et non), exposé des réponses contradictoires de la Bible et des Pères de l'Église à cent cinquante-sept questions. Cet ouvrage qui porte à la fois sur la théologie, la liturgie, l'éthique, la conduite de la vie a un retentissement considérable. Abélard a l'audace d'y ajouter les avis divergents des auteurs antiques les mettant ainsi sur le même plan que les penseurs chrétiens. La même année il fonde un ermitage près de Nogent dans le vallon de l'Ardusson. (C'est cet oratoire, nous y reviendrons, qu'Héloïse consacrera en 1130 au Paraclet c'est-à-dire à l'intercesseur, au consolateur). Très vite une foule d'étudiants rejoint Abélard. Ils construisent et pourvoient à tous les besoins matériels de leur maître. C'est une véritable communauté qui s'organise.
De 1127 à 1132, Abélard est abbé de Saint-Gildas de Rhuys dans le Morbihan. Il ne parle pas le breton, langue des moines de son abbaye. Il sera avec eux en conflit permanent, outré de leur inconduite et de leur indiscipline. Ceux-ci essaieront même de l'assassiner.
Depuis 1122, Suger a succédé à Adam à la tête de l'abbaye de Saint Denis. En 1129, le monastère de Sainte Marie d'Argenteuil où Héloïse est devenue prieure est réquisitionné par Suger. Les moniales en sont chassées. Abélard invite alors Héloïse à s'installer avec sa communauté au Paraclet. Le lieu est désert mais les sœurs disposent dès 1129 d'une prébende (bénéfice ecclésiastique) à prélever sur les péages de Pont-sur-Seine alors même que le réseau fluvial est en pleine croissance depuis que se sont ouvertes les foires de Champagne.
Abélard écrit son autobiographie, Histoire de mes malheurs.
Lorsqu'Abélard abandonne la direction du Rhuys, il rédige, à la demande d'Héloïse, la première règle ecclésiastique uniquement féminine. En 1135, Héloïse deviendra abbesse du Paraclet. Elle en fera une école où les demoiselles étudiaient les Écritures, la musique, la médecine, le latin, le grec et l'hébreu. Bernard de Clairvaux s'oppose à cette conception novatrice.
En 1136 Etienne de Garlande retrouve son titre de doyen de l'abbaye Sainte Geneviève et rappelle Abélard. Ce dernier y redevient professeur et son succès est encore plus grand. Il est désormais considéré comme l'un des philosophes les plus importants de sa génération.
Au Concile de Sens, le 26 mars 1140, Abélard est convoqué pour une disputatio qui, à nouveau, constitue un procès contre Abélard. Bernard de Clairvaux y brandit la menace du bûcher. Abélard, profitant de la faveur de la foule, parvient à s'échapper. Le scandale, en revanche, n'est pas évité. Le parti de la tradition s'est insurgé contre celui du progrès de la raison que représente Abélard. Pour protester de sa bonne foi, Abélard écrit une lettre publique adressée à l'abbesse du Paraclet. Le pape Innocent II confirme néanmoins le 18 juillet 1141 la seconde condamnation de l'œuvre d'Abélard.
Abélard veut se rendre à Rome pour faire appel. Malade, il fait étape au prieuré de Saint-Marcel près de Chalon. Pierre le Vénérable lui offre l'hospitalité à Cluny. Affaibli, Abélard finit par mourir le 21 avril 1142 à Saint-Marcel où ses frères lui érigent un superbe tombeau.
A la demande d'Héloïse, le corps d'Abélard est transféré en catimini au Paraclet en novembre 1144.
Héloïse meurt le 16 mars 1164. Elle est enterrée sous le corps de son mari. La légende rapporte qu'à l'ouverture du cercueil les bras du cadavre d'Abélard se déplièrent pour enlacer Héloïse.
Le 9 novembre 1792, les reliques sont retirées et exposées à Nogent sur Seine puis transférées en 1800 à Paris. Finalement, entre le 16 juin et le 8 novembre 1817, ce qui reste d'Héloïse et d'Abélard est transféré au cimetière du Père Lachaise pour promouvoir ce qui est alors le nouveau cimetière de l'Est.

Apport conceptuel.

Abélard est d'abord un logicien et il apporte une méthode nouvelle. Champion de la dialectique, il donne à la pensée occidentale son premier Discours de la méthode, pratiquant, bien avant Descartes, le doute méthodique. Cette méthode suppose une réflexion sur le langage.

a) La querelle des Universaux
La question des Universaux est celle de la nature des Idées. La question avait déjà opposé Platon et Aristote mais il faut rappeler qu'au Moyen-Âge les textes de l'Antiquité sont en grandes parties perdus. A l'époque d'Abélard on ne connaît plus de Platon que le Timée et d'Aristote ce qu'on appelle aujourd'hui la vieille logique logica vetus. Abélard réfléchit à partir d'un certain corpus qui vient de Boèce (IV° siècle). Boèce a traduit De l'interprétation et Des catégories. Il commente (sans les traduire) les autres livres de l'Organon. Abélard ignore donc les Analytiques. Il a lu l'Isagogé de Prphyre. Or Porphyre pose la question qui va être celle des Universaux : les concepts existent-ils ? Si oui, quelle est leur nature ? L'Universel est-il une res (une chose) ou une vox (un son, un mot). Ainsi les penseurs médiévaux s'interrogent sur une question qui a été débattue dans l'Antiquité mais ignorent les solutions antiques et reprennent donc le problème à zéro. Signalons de plus que cette réflexion sur les Universaux doit être pensée dans le contexte religieux de l'époque.
Que sont les Universaux ? Ce sont les concepts universels, les espèces (homme, chien etc.) et les genres (être vivant, animal etc.) par opposition aux choses singulières (ce chat qui est devant moi ou cet arbre que je vois derrière la fenêtre). Il y a une idée d'arbre qui me permet de dire que cet arbre là fait partie du genre « arbre » ou une idée de chat qui me permet de dire que mon chat Poussy fait parte de l'espèce des chats. Quelle est donc la nature de ces idées ? Existent-elles ou ne sont-elles que des produits de notre imagination. Porphyre, dans son introduction aux Catégories d'Aristote écrit : « Les espèces et les genres existent-ils dans la nature en tant que choses réelles ou n'existent ils qu'à titre de pensées dans notre esprit. S'ils existent hors de nous sont-ils corporels ou non corporels ? Existent-ils séparés des objets sensibles ou dans les objets mêmes ? »
Trois thèses vont s'opposer :

  • Le réalisme : il soutient que seuls les Universaux existent en soi et les choses singulières leur sont subordonnées. L'avantage de cette thèse est qu'elle pose que les Universaux ont été conçus par l'entendement divin. C'est la position de Guillaume de Champeaux (1070-1121) qui fut le maître d'Abélard à Paris. Ce sera aussi la thèse d'Anselme.
    Selon le réalisme, à tous les hommes, par exemple, correspond une essence commune et les choses singulières ne diffèrent que par leurs accidents. L'essence de l'homme existe indépendamment de Pierre ou de Paul. Les Universaux existent à la fois indépendamment de la pensée mais même des choses. C'est la théorie de l'essence matérielle. Essence ici veut dire « substance ». L'essence commune aux choses est comme une matière et les choses s'individualisent par des formes à partir de cette matière commune.
    Abélard récuse le réalisme pour deux raisons :
    • C'est contraire à la physique (c'est-à-dire à la nature des choses). Toute chose est singulière et donc toute essence est singulière. Imaginer que la matière soit commune c'est aller contre la singularité des choses
    • Cette thèse engendre des contradictions. Ainsi, par exemple, l'animalité se particularise à la fois en humanité (être raisonnable) et en chevalité (être sans raison)
  • Le nominalisme : cette thèse affirme que seuls existent les individus singuliers. Les Universaux n'existent que dans l'esprit humain. C'est la position de Roscelin de Compiègne (1050-1121). Selon Roscelin, l'universel n'est qu'un « bruit de voix », un son (universale est vox). Ce vocalisme extrême sera refusé par la plupart des auteurs, y compris Abélard. Abélard est plus un non réaliste qu'un nominaliste.
  • Le conceptualisme : c'est la position d'Abélard. Il n'existe que des choses singulières et l'universalité n'est que dans les mots (en ce sens Abélard n'est pas réaliste). Mais les Universaux ne sont pourtant pas rien. C'est bien un fait que Platon et Aristote sont des hommes. C'est un fait qui se fonde dans les idées divines. Les Universaux sont avant l'homme et les choses comme Idées et constituent le contenu de l'esprit divin. Les mots sont certes faits pour signifier mais ils sont fondés dans la réalité. Le langage n'est pas le voile du réel mais son expression. Le concept n'est pas arbitraire.
    Abélard distingue vox (son naturel) et sermo (signification des mots auquel il reconnaît une universalité).
    Il distingue la fonction dénominative de la fonction significative d'une expression. Ainsi, s'il n'existait pas de roses, certes je ne pourrais plus dénommer des roses mais la phrase « il n'y a plus de roses » aurait, elle, une signification.

b) Abélard et la théologie
Abélard est le premier à utiliser le mot "théologie" au sens actuel du terme. Le mot n'est adopté que tardivement par les chrétiens à cause de ses origines païennes. Les Grecs distinguent trois sortes de théologie :

  • La théologie mythique des poètes. Il s'agit de fictions poétiques, victimes de l'imagination.
  • la théologie politique qui s'occupe des mythes et rites en usage dans la Cité. Augustin la considérait comme inefficace voire immorale car elle « se pare » des « turpitudes » de la Cité.
  • la théologie philosophique ou théologie naturelle. Cette dernière s'intéresse chez Aristote aux causes immobiles des êtres mobiles (cf moteur non mu)

Chez Abélard, la théologie devient dialectique. Il ne s'agit pas seulement d'expliquer l'Écriture mais il faut argumenter avec la raison. Dans Sic et non (Oui et non), Abélard rassemble une somme de phrases contradictoires tirées de la Bible et des Pères de l'Eglise. Il montre que les textes des autorités ne doivent pas être adoptés sans critique. La méthode doit exposer les différents avis et leurs raisons, les évaluer et, dans la mesure du possible, trouver une solution.
En ce qui concerne le contenu, la théologie d'Abélard rapporte les termes « Puissance », « Sagesse » et « Bonté » aux trois personnes de la Trinité. Le Père est en accord avec l'omnipotence, le Fils est en accord avec sa sagesse. Le Saint Esprit est en accord avec la Grâce et la Bonté de Dieu. Voilà comment Dieu est trois personnes. Certains l'accuseront de croire au trithéisme (il y a trois dieux), quand d'autres prétendront qu'Abélard nie la réalité des trois personnes divines en ramenant leurs noms à de simples attributs divins. Ces deux thèses constituent des contresens.

c) L'éthique
Dans L'Ethique ou connais-toi toi-même (Ethica sive Scito te ipsum), Abélard accorde à l'introspection une aussi grande importance que les mystiques monastiques. Mais alors que chez les Cisterciens il s'agit avant tout de méditer sur l'impuissance de l'homme pécheur, chez Abélard la connaissance de soi est une analyse du libre consentement par lequel il nous appartient d'accepter ou de refuser ce mépris de Dieu que constitue le péché. Le péché est un manque. Pécher c'est mépriser notre Créateur, ne pas renoncer à des actes blâmables. Le péché n'est pas une substance puisqu'il consiste dans une absence plutôt que dans une puissance. L'important est moins l'acte que l'intention et l'essentiel de la pénitence réside dans la contrition. Ainsi le comportement extérieur est, en tant que tel, moralement indifférent. C'est l'intention ou la conviction qui compte. Les penchants ne sont pas mauvais ou bons mais c'est l'acquiescement à à quelque chose de mauvais qui est péché. Le bien repose dans l'adhésion à la volonté de Dieu, le mal dans le mépris de celle-ci. L'intention est donc fondement de la morale car  « Non ce qui se fait, mais dans quel esprit cela se fait, voilà ce que pèse Dieu. »

Les principales œuvres.

  • Théologie du Souverain Bien (1120)
  • Sic et non (1122)
  • Histoire de mes malheurs (1132)
  • Correspondance avec Héloïse et notamment la règle pour le Paraclet (1135-1139)
  • L'Etique ou connais-toi toi-même (vers 1139)

Index des auteurs